Tant qu’il y aura des murs et des politiques pour les ériger, Yves Gigou, infirmier en psychiatrie à la retraite, restera sur la brèche. Pour lui, c’est la nuit sécuritaire qui est démente.

Empathie. Yves Gigou utilise aujourd’hui le mot avec délice, lui qui, à ses débuts, n’aurait su l’employer. De cette empathie donc, sont nés une vocation, puis un métier : infirmier en psychiatrie. « En réalité, se souvient-il, mon intérêt pour la psychiatrie remonte à l’enfance puisque j’ai été élevé avec une femme qui présentait des troubles épileptiques et d’autres autour de la psychiatrie. » Puis vint une rencontre, à la fois improbable et déterminante : depuis son certificat d’études, Yves travaille en usine comme soudeur et là-bas, il a un copain dont le père est infirmier psychiatrique au centre de La Queue-en-Brie (Val-de-Marne), alors en pointe sur les thématiques de l’ouverture de la psychiatrie. En 1966, il entame des études d’infirmier à Villejuif, où il s’installera un an plus tard. Aujourd’hui, il y vit toujours, dans une maison construite par le grand-père de son épouse, un immigré italien.

Vers vingt-cinq ans, sa seconde vie commence auprès de ceux qu’il appelle les « derniers des exclus », les malades mentaux. Moins rond qu’aujourd’hui, mais déjà « fort », Yves Gigou est bâti pour travailler avec les « agités » plutôt qu’avec les « grabataires » ou les « entrants ». C’est ainsi qu’il se retrouve blouse sur le dos et sifflet à la bouche à courir après les patients qui tentent de franchir les grillages pour « aller se balader un peu plus loin ». « Je n’ai jamais été pour la course à pied et je me demande alors si c’est vraiment ce que je veux faire. » Plus agréable peut-être, le moment où il peut se rendre en cuisine pour chercher les repas. La cuisine, lieu béni où « on voyait les filles ». À l’heure où la mixité est un mot qu’on ne prononce pas. Ses yeux verts de soixantenaire brillent encore. « Heureusement, j’ai rencontré le syndicalisme et la politique. Je me suis retrouvé à La Queue-en-Brie avec le docteur Amado, ça m’a ouvert des portes quant à la compréhension des troubles et des modalités de leur prise en charge. » Dès 1968, il s’inscrit dans les luttes pour la fermeture des hôpitaux psychiatriques. En puisant sa réflexion dans le modèle italien, avec les expériences de Franco Basaglia, la critique de l’institution asilaire et de ses relents totalitaires. C’est d’hommes et pas de murs dont les patients ont besoin, comme ne le cesse de le répéter depuis Yves Gigou. En clair, le soin ne peut être séparé du milieu social dans lequel un individu vit et tombe malade. Au diable, la punition des contentions !

Comme beaucoup d’autodidactes, il retient deux moments forts de son « émancipation » : l’engagement syndical et politique, l’expérience théâtrale. En 1968, encore, il tient un rôle dans le Spartacus de Raymond Gerbal, qui puise dans l’équipe psychiatrique pour construire sa troupe. « Cela a indéniablement participé de mon ouverture à la culture, au sens large. » Yves se souvient également d’une visite au Louvre dans le cadre d’une formation de quinze jours à l’école fédérale du Parti communiste : « Pouvoir décoder les oeuvres est essentiel pour pouvoir approcher de toutes ces richesses-là. » Mais c’est sans doute une autre rencontre qui compte le plus sur ce chemin-là : celle avec Lucien Bonnafé, figure du « désaliénisme » à la française. Quand il parle de son parcours, Yves Gigou revient sans cesse à Bonnafé. Ce maître à penser, au sens littéral, lui permet de sortir de sa « névrose de classe ». « On venait tous de l’usine ou des champs même si on avait notre certificat d’études. Pour cette raison, il existait tout de même une séparation entre les médecins et les infirmiers. Bonnafé, malgré son discours élaboré, était quelqu’un de très accessible et de respectueux du travail d’équipe. Bonnafé, c’est aussi cet amour pour les mots, pour leur sens, qui a tendance à se perdre aujourd’hui. »

Aujourd’hui, Yves Gigou transmet à son tour cette expérience aux jeunes. Comme un pied de nez à la suppression du diplôme d’infirmiers psychiatriques en 1992. À cette époque, la psychiatrie est reléguée au rang d’option. Suite logique d’un mouvement, où profitant de l’ultralibéralisme qui s’installe, on considère, dans la plus pure logique comptable, que des scanners peuvent faire le travail des hommes, décidément trop coûteux… Au plan militant, la rupture de l’Union de la gauche consomme aussi son engagement de parti. Ce qu’Yves résume en une phrase lapidaire : « On est plus nombreux à être dehors que dedans. En réalité, c’est un éloignement plus qu’une rupture avec le PC. » Avant d’expliquer que, Bonnafé - encore lui - ne cessait de répéter qu’il fallait se méfier du « DPR : diviser pour mieux régner ». C’est aussi pour cela qu’aujourd’hui, « le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire » fait sens à ses yeux. Associé à l’Appel des appels, ce groupe est né afin de se saisir de la parole et de se réapproprier la fonction soignante. « Nous sommes tous pour une psychiatrie humaniste, explique Yves Gigou, qui a participé à sa création. Mais je dirais que cela relève des « grandes têtes de chapitre ». Si on creuse un peu plus loin, nous ne sommes pas tous d’accord avec la psychiatrie de secteur et des structures adaptées au coeur de la cité. Donc, le fait d’avoir créé un collectif pour nous réunir et lutter contre les tendances actuelles qui nous renvoient avant les années 1950, c’est déjà un pas. Il faut travailler à un rassemblement dans le respect des identités particulières comme ce fut le cas avec la circulaire de mars 1960 qui consacre la psychiatrie de secteur. À cette époque, Bonnafé cherche des alliances et des convergences pour faire aboutir la circulaire. En revanche, il ne parle pas de consensus car, lorsqu’on fait des convergences, on reste sur nos bases philosophiques, idéologiques et politiques. Le consensus force à émousser les convictions. »

En décembre dernier, le président de la République dit en substance : les fous seraient des criminels comme les autres, à qui on peut passer des bracelets électroniques. Une humiliation de plus. Un peu comme si, à rebours du progrès, la psychiatrie repassait de la santé à la prison. Insupportable « retour à la police de la pensée » pour Yves Gigou, même s’il sait qu’ils ont toujours été minoritaires à défendre la psychiatrie de secteur. Et il continue de se battre, il ne s’arrêtera jamais tant que des murs seront érigés. Depuis un mois, l’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud de Villejuif, à quelques pas de chez lui, a de nouveau des grilles.

Lina Sankari

Consultezle site du collectif « La nuit sécuritaire » :

http://www.collectifpsychiatrie.fr/

contact@cocoblog28.fr

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